« Gisèle Freund, portraits croisés »

18 avril – 8 novembre 2026

Par son regard attentif et profondément humaniste, Gisèle Freund a révélé anonymes, écrivains et artistes dans l’intimité de leurs visages, de leurs gestes et de leurs pensées, au-delà de ce que les mots peuvent exprimer. Son travail photographique met en lumière les visages singuliers des acteurs de la culture, tout en constituant un moyen d’exploration de la condition humaine et des mutations sociales. Photographe majeure du XX siècle, elle n’a cessé d’interroger la capacité de l’image à incarner la présence du créateur ainsi que sa relation aux œuvres et aux lieux qui les abritent.
Figure singulière du monde culturel, sociologue et théoricienne de la photographie ayant mené une vie d’exil, Gisèle Freund fut aussi une pionnière de la couleur. Son regard, forgé dès l’enfance au contact d’un père collectionneur d’œuvres d’art et nourri par ses réflexions sur la photographie, conjugue rigueur et sensibilité.
Dans le silence feutré des librairies et l’ombre studieuse des bibliothèques se dessine un monde où les œuvres littéraires, les visages et les pensées se répondent. C’est dans ces territoires de papier et de mémoire que s’ancre cette exposition, fidèle à l’esprit de la collection du Musée d’art moderne Richard Anacréon, vouée aux dialogues féconds entre arts et littérature.

Une vie d’exil et d’engagement

Née à Berlin en 1908 au sein d’une famille juive aisée, Gisèle Freund obtient son baccalauréat contre l’avis de son père et poursuit des études de sociologie et d’histoire de l’art à Fribourg puis à Francfort-sur-le-Main. Son engagement politique, nourri par le marxisme et le militantisme étudiant, la contraint à fuir l’Allemagne nazie en 1933, emportant avec elle ses photographies témoignant des violences perpétrées outre Rhin.

Installée à Paris, elle soutient sa thèse sur la photographie en France au XIX siècle et forge sa pratique photographique de manière autodidacte, revendiquant l’influence de Nadar tout en s’affranchissant des principes de retouche appris auprès de Florence Henri.
Gisèle Freund débute dans le photojournalisme en 1935 avec un premier grand reportage consacré à la crise économique en Angleterre. Avec André Malraux, elle constitue les prémices de son panthéon de portraits d’écrivains à l’origine de sa renommée.

 

Paris et ses cercles littéraires des années 1930

L’installation de Gisèle Freund à Paris constitue une étape déterminante dans sa vie et son œuvre. Elle soutient sa thèse à la Sorbonne et commence à vivre de ses reportages photographiques.
Dès son arrivée, elle fréquente les cercles littéraires parisiens animés par Adrienne Monnier et Sylvia Beach, figures centrales de la vie intellectuelle de l’entre-deux-guerres. Leurs librairies, La Maison des Amis des Livres et Shakespeare and Company, véritables foyers de création situés rue de l’Odéon dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, accueillent écrivains, poètes et artistes venus de toute l’Europe. Adrienne Monnier contribue de manière décisive au parcours de Gisèle Freund : elle traduit puis publie sa thèse en français et lui fait rencontrer de nombreux auteurs, qu’elle réunit dans sa librairie lors d’une séance de projection inédite de ses photographies. Sylvia Beach incarne, quant à elle, le courage éditorial en publiant Ulysse de James Joyce, alors interdit au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Parallèlement à cette immersion dans la vie littéraire, Gisèle Freund arpente Paris, photographiant les scènes ordinaires de la vie quotidienne, attentive aux lieux comme aux êtres. Entre observation sociale et sensibilité poétique, la capitale française devient pour elle un lieu d’apprentissage et d’affirmation artistique.
Le désir d’appartenance à sa nouvelle patrie reste constant. Cette douloureuse quête d’acceptation traverse toute sa vie : bien qu’elle obtienne la nationalité française en 1936, il lui faudra attendre 1983 pour recevoir sa carte d’identité.

Des visages et des mythes

Gisèle Freund s’est imposée comme l’une des grandes portraitistes du XXsiècle, non par artifice stylistique mais par une pratique documentée et profondément humaniste. Aspirant d’abord à l’écriture, elle y renonce lorsque l’exil en France altère sa maîtrise de l’allemand. La photographie lui offre alors un accès privilégié au monde littéraire, lui permettant d’en partager l’intimité des cercles et de côtoyer les auteurs emblématiques de son temps.

Les visages sont sa passion et son ambition consiste à réunir la première collection de portraits d’écrivains en couleurs. Entre 1938 et 1939, elle réalise une centaine de portraits d’auteurs européens et américains, en noir et blanc puis en couleur.

 

Son approche privilégie le contexte : les intérieurs familiers des écrivains révèlent autant leurs traits que les univers intellectuels qu’ils incarnent. Ses portraits naissent souvent d’une complicité intellectuelle tissée au fil de longues conversations : elle avait lu leurs œuvres et s’adressait à leur écriture. « Je n’avais pas cherché à leur conférer la beauté des stars, j’avais plutôt tenté de fixer sur la pellicule le « double » qu’est le tempérament et ces parcours bizarres appelés sentiments qui ne font qu’affleurer dans la physionomie. » La perception de soi et le rôle du photographe dans la restitution de cette image sont ainsi au cœur de sa réflexion.

Au-delà du visage, Gisèle Freund accorde une attention particulière aux mains qui prolongent l’expression du sujet et offrent une lecture subtile de ses portraits : elles structurent la posture, suggèrent la pensée du modèle et traduisent avec justesse l’intériorité de chacun.

Portraits d’artistes, lumière sur la création

Gisèle Freund aimait dire qu’elle était « née au milieu des tableaux », sous les Falaises de craie à Rügen de Caspar David Friedrich. Dès l’enfance, elle grandit entourée de peintres, étroitement liés à son père, et découvre les musées. Si elle affirme que son véritable milieu fut celui des écrivains, son œuvre témoigne néanmoins d’un dialogue constant avec les artistes qu’elle photographie tout au long de sa vie.
Face aux peintres et aux sculpteurs, la relation au portrait évolue. Le modèle ne se définit plus seulement par la pensée ou la parole, mais par un rapport physique à la matière, à l’espace et au geste. « Les peintres m’offraient les conditions idéales de travail. Ils savaient bouger et oublier ma présence. Ils se sentaient libres, et moi aussi. Tout le contraire des écrivains, dont l’obsession était de paraître dignes et qui restaient prisonniers de l’image qu’ils voulaient donner d’eux-mêmes. »

Tandis que les écrivains apparaissent concentrés, dans une intimité silencieuse, les artistes plasticiens se déploient dans leur environnement de travail. L’atelier, les outils, parfois les œuvres en cours, prolongent naturellement le corps et structurent l’image. Tableaux ou sculptures affleurent à l’arrière-plan, fragmentés ou à peine visibles, comme une présence latente. Plutôt que de documenter l’élaboration de l’œuvre, Gisèle Freund s’attache à saisir une manière d’habiter l’espace, rendant sensible l’acte de création. En photographiant Henri Matisse, Pierre Bonnard, Marc Chagall, Marcel Duchamp ou Frida Kahlo, elle capture ainsi une présence indissociable du geste créateur.

 

Au cœur des bibliothèques : le savoir en présence

A l’occasion de l’Exposition universelle de 1937, Gisèle Freund réalise un photoreportage consacré aux bibliothèques françaises à la demande de Julien Cain, alors administrateur de la Bibliothèque nationale. Publié sous le titre « La première usine intellectuelle au monde » dans la revue Vu et accompagné du texte de l’auteur Jean Gallotti, il témoigne d’une époque qui consacre les bibliothèques comme instruments majeurs de diffusion du savoir et de la culture.
Si Gisèle Freund n’est alors pas encore une photographe reconnue, elle est déjà une intellectuelle ayant fréquenté assidument les salles de la Bibliothèque nationale pour sa thèse de doctorat. Pour satisfaire les exigences de Julien Cain, peu familier de la photographie, elle se procure aux Puces une vieille chambre avec trépied pour 20 francs, tout en continuant à travailler avec son Leica.
Loin de se limiter à une approche monumentale ou patrimoniale attendue par ses commanditaires, Gisèle Freund aborde ces lieux comme des espaces habités. Son regard saisit les architectures et les rayonnages, mais s’attache avant tout aux présences humaines et aux gestes qui animent ces institutions. Étudiants, lecteurs, enfants et professionnels du livre composent une communauté silencieuse dont elle sublime la vitalité et l’intimité.
Ce reportage témoigne aussi des relations intellectuelles déterminantes qu’elle noue alors, notamment avec le philosophe allemand Walter Benjamin. Exilé comme elle, il partage son intérêt pour la photographie comme instrument de connaissance et de diffusion du savoir.

Penser l’image, traduire le réel

La réflexion théorique de Gisèle Freund est indissociable de sa pratique photographique. Sa thèse en sociologie analyse de quelle manière les procédés de reproduction ont démocratisé le portrait et ainsi modifié la perception de l’homme et du monde. Pour elle, la photographie est avant tout un document, et le photographe un traducteur du réel, chargé d’en restituer le sens et la complexité. Seules de rares images, qui viennent à toucher le fond de l’âme à l’instar de celles de Nadar, accèdent au statut d’œuvre d’art. Cette pensée s’inscrit dans un dialogue étroit avec la théorie de Walter Benjamin qui analyse la perte de l’aura de l’œuvre, liée à son unicité, face à la diffusion massive des images.

Attentive aux évolutions technologiques et à leur impact sur la société, Gisèle Freund est invitée à poursuivre ses recherches en 1962 au Getty Center de Los Angeles et amorce un projet consacré à la photographie à l’ère de l’électronique. Resté inachevé, ce projet devait intégrer télévision, images numériques et hologrammes.
Du Voigtländer de son adolescence au Leica, puis au Rolleiflex, Gisèle Freund privilégie des appareils légers et maniables. La technique, jugée secondaire, s’efface au profit du regard. Familiarisée dès l’enfance à la fréquentation des musées et de la peinture romantique allemande, elle s’oriente naturellement vers la photographie en couleur dès 1938. Pionnière d’un procédé encore rare en France, contraint par de longs temps de pose et des limites de diffusion dans la  presse, elle s’émerveille d’un monde à voir non plus en ombres et lumières mais en subtiles tonalités.

 

 

Appareil photo Voigtländer
format 6×9
Années 1930
Collection privée

 

Appareil photo Leica
Années 1930
Collection privée

 

Appareil photo Rolleiflex
Années 1930
Collection privée

 

Escapade à Deauville

Haut lieu du loisir mondain depuis le XIX siècle, Deauville incarne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le raffinement et la vitalité retrouvées des stations balnéaires françaises. Terrains de jeux des classes aisées, ses plages, promenades et hippodromes attirent une société avide de liberté et de fêtes estivales.

Dès l’origine, la photographie accompagne l’essor de la station, contribuant à façonner et diffuser l’image de Deauville entre scènes de villégiature, de loisirs et d’élégance balnéaire. De nombreux photographes s’y croisent, notamment pour couvrir la vie mondaine, dans la continuité d’une tradition locale qui s’étend de Jacques-Henri Lartigue à Robert Capa.

Au début des années 1950, Gisèle Freund réalise à Deauville un reportage photographique qu’elle aborde dans la lignée de son travail humaniste. Son regard saisit autant les anonymes que les personnalités, parmi lesquelles Colette ou le Maharadjah de Jodhpur, révélant une société en quête d’insouciance et de renouveau après les années de guerre.

Au cours de sa carrière de photoreporter, Gisèle Freund réalise quatre-vingts reportages pour des publications telles que Life, Time ou Paris Match. Sillonnant la France, l’Europe ou l’Amérique latine, elle a ainsi documenté la vie sociale et culturelle de son temps, inscrivant ses images de Deauville dans une histoire plus large du regard porté sur les loisirs modernes et les transformations des territoires.

Musée d’art moderne Richard Anacéron
Place de l’Isthme / 02 33 51 02 94 / musee.anacreon@ville-granville.fr / Horaires et tarifs