Linaëlle Pinochet est chargée de mission de récolement du fonds textile du Musée d’art et d’histoire de Granville. Dans un échange sous forme de questions – réponses, elle se livre sur son activité, l’organisation d’une journée type, mais également sur son parcours ainsi que sur les objets qui l’ont particulièrement marquée au cours de ses missions au musée.
Peux-tu te présenter ?
J’ai été recrutée par la Ville de Granville afin de mener la mission de récolement du fonds textile du Musée d’art et d’histoire de Granville. Avant cela, j’ai occupé deux autres postes : chargée de récolement du fonds peinture au musée de Coutances et puis chargée d’inventaire des collections dans un musée des Beaux-Arts en Alsace. Étant originaire de Bretagne, j’ai suivi une Licence d’Histoire parcours patrimoines et territoires, puis je me suis dirigée vers un Master de Muséologie à l’Université de Haute-Alsace de Mulhouse afin de travailler dans la conservation et la valorisation du patrimoine.
Peux-tu expliquer ton activité ?
- En quelques mots, qu’est-ce que le récolement des collections ?
Le récolement est une obligation légale pour les musées détenteurs de l’appellation « Musée de France » consistant à « vérifier, sur pièce et sur place, à partir d’un bien ou de son numéro d’inventaire, la présence du bien dans les collections, sa localisation, l’état du bien, son marquage, la conformité de l’inscription à l’inventaire avec le bien ainsi que, le cas échéant, avec les différentes sources documentaires, archives, dossiers d’œuvre, catalogues ». Cette opération se fait objet par objet. C’est également l’occasion de mener une campagne photographique des collections, de conduire des recherches permettant d’avoir une connaissance plus approfondie des objets et de nourrir la base documentaire avec tous ces nouveaux éléments.
- À quoi ressemble une journée type ?
Ma journée commence par récupérer des objets à récoler dans les réserves du Centre de conservation des musées de Granville pour les amener en salle de travail où je vérifie le numéro d’inventaire inscrit sur l’objet. Si c’est le cas, on vérifie dans les inventaires que les informations qui y figurent sont conformes à l’objet que l’on observe. Grâce à ce numéro, on peut ensuite vérifier s’il existe sur la base documentaire/base de données. En règle générale ce n’était pas le cas pour les textiles étudiés lors de cette campagne, il fallait donc leur créer une notice d’inventaire sur la base. Pour ce faire, on remplit différentes informations : numéro d’inventaire, dénomination de l’objet, auteur, date de création, techniques et matériaux, description détaillée, dimensions, retranscription des inscriptions s’il y en a, localisation de l’objet, statut juridique, description de l’acquisition (type d’acquisition, date, auprès de qui l’objet a-t-il été acquis), constat d’état et toute autre information découverte lors du récolement.
Sur la notice d’inventaire, on ajoute des photographies prises lors du récolement : des photographies de bonne qualité pour la diffusion sur le portail des collections et des photographies de constat d’état, plus détaillées, afin de pouvoir observer si les dégradations ont évolué dans le temps. On profite aussi du récolement pour verser sur la base de données les preuves d’acquisition des objets – type facture ou lettre de don – qui sont ensuite liées à la notice d’inventaire des objets correspondants. Il est primordial pour les musées, qui sont des institutions scientifiques et publiques, de mener des recherches sur la provenance de leur collection dans le but de s’assurer de la légalité de leurs acquisitions et d’être transparents sur ces dernières.
- Quelles compétences sont indispensables pour exercer ce métier ?
Il faut disposer d’une solide compétence en recherche documentaire et d’un très bon sens de l’organisation et de la planification.
- Quel rôle jouent le numérique et les bases de données dans ton travail ?
Les bases de données sont devenues indispensables au travail de récolement des collections. En tout premier lieu, la base documentaire « Flora » qui contient les notices des biens figurant à l’inventaire du musée et globalement toutes les informations relatives à l’histoire du bien (ex : utilisateur, lieu d’utilisation, description de son acquisition, etc.) et à sa gestion quotidienne au sein des collections du musée (ex : type de marquage, localisation, restauration, etc.). Le récolement se fait directement sur cette base documentaire en rédigeant une notice de récolement qui est rattachée à la notice d’inventaire du bien concerné. Sur cette notice de récolement, on inscrit des informations comme : son emplacement de référence, sa localisation au moment du récolement, le type de marquage, le constat d’état, si l’objet est conforme au registre ou non, les suites à donner (ex : à inventorier, à marquer, à photographier, plainte à déposer, etc.). La base de données documentaire permet de grandement faciliter la gestion quotidienne des opérations en lien avec les collections. La base documentaire est d’autant plus importante pour le travail de récolement qu’elle permet de facilement trouver des informations sur les collections du musée grâce à son outil de recherche intégré.
Pourquoi le récolement est-il essentiel pour une collection patrimoniale ?
- En quoi le récolement contribue-t-il à la transmission du patrimoine ?
Le récolement n’est pas simplement une opération visant à identifier, décrire et localiser les collections, c’est aussi l’occasion de mieux connaître et documenter l’histoire des objets. Les informations recueillies sont ensuite mises à disposition des publics gratuitement grâce au portail des collections des musées de Normandie.
Au sens strict de transmission, le récolement est essentiel à la protection des collections et donc à leur transmission. Assurer leur sécurité, c’est assurer leur transmission aux publics actuels et futurs. Lors du récolement, l’une des tâches primordiales est de s’assurer que chaque objet est marqué de son numéro d’inventaire, qui permet d’attester de la propriété juridique du musée sur l’objet. Si un objet volé au musée réapparaît en vente publique, la présence de ce numéro d’inventaire constituera une preuve indéniable, particulièrement pour les objets produits en série, et permettra sa restitution. C’est pourquoi le ministère de la Culture met particulièrement l’accent sur l’absolue nécessité de vérifier le marquage lors du récolement et de marquer l’objet si cela n’a pas déjà été fait. C’est pour les mêmes raisons que lors du récolement, on vérifie la localisation et on la met à jour sur la base documentaire de gestion des collections. À la fin du récolement, si des objets restent non localisés après une recherche minutieuse et approfondie, alors ils sont considérés comme non présents dans les collections et une plainte est déposée.
Dans le cadre du récolement, chaque item fait l’objet d’un constat d’état. Cela permet d’avoir une meilleure connaissance de l’état de conservation des collections et donc de planifier des campagnes de restauration en cas de besoin.
Le travail concret sur les œuvres
- Quel type d’objets récoles-tu le plus souvent ?
La plus grande partie de la campagne s’est concentrée sur l’identification, l’inventaire et le récolement des chapeaux, ainsi que sur les textiles qui avaient été mis de côté lors des campagnes précédentes à cause de leur complexité (généralement des problèmes d’identification). L’année 2026 ouvre une nouvelle campagne de récolement décennal qui se terminera fin 2035. Cette nouvelle édition a débuté par le traitement du fonds bijoux qui n’avait pas pu être entièrement traité sur la campagne 2016-2025.
- Avec quels autres métiers collabores-tu (conservateurs, restaurateurs, régisseurs…) ?
La personne avec qui je collabore le plus est Chantal Hebert qui est chargée de l’inventaire et de la documentation des collections, elle est une véritable mine de savoirs sur les collections et l’histoire du musée. En cas de doute ou de questionnement sur l’identification d’un objet, Chantal est la personne à consulter. Je collabore également avec Alexandra Jalaber, responsable scientifique, avec qui j’échange sur toutes les questions liées au statut juridique des objets et qui m’épaule dans la résolution de cas complexes. Enfin, je travaille également avec Christine Gallier, régisseur des collections, qui m’a été de la plus grande aide dans la manipulation des boites de conservation, qui nécessitent bien souvent d’être au minimum deux personnes pour les manipuler.
Coulisses et anecdotes
- As-tu déjà fait une découverte inattendue lors d’un récolement ?
Je suis tombée sur une toque de juge et sa boite à chapeau, et je n’avais que très peu d’informations sur cet objet. Heureusement, la boite portait l’inscription « Maurice Ernouf ». Après quelques recherches documentaires, il est apparu que Maurice Ernouf était notamment le Président du tribunal de commerce de Granville de 1940 à 1951 ; et grâce à de plus amples recherches dans les sources écrites du musée, cette toque a pu être associée à une robe de juge qui avait été récolée en 2019. Ces objets n’étaient pas conservés ensemble, ni dans la même réserve (pour des raisons de conservation la robe de juge doit être mise sur cintre). Le récolement de cette toque et de sa boite a donc permis d’associer ces trois éléments sur la base documentaire afin que l’information soit à jour et de nourrir la notice d’inventaire de la robe de juge avec les renseignements relatifs à Maurice Ernouf.
- Y a-t-il un objet qui t’a particulièrement marquée ? / Le récolement réserve-t-il parfois des surprises… ou des frissons ?
J’ai été particulièrement marquée par une robe de mariée de 1950, tant par la beauté et la finesse du vêtement que par la documentation qui l’accompagne. En effet, le musée possède une photographie de studio du couple dans ses vêtements de mariage, on peut donc voir cette robe portée avec tous ses accessoires. Il n’y a rien de plus plaisant lorsqu’on travaille avec du textile que de voir des photographies d’archives du vêtement porté.
Dans le cadre du récolement, certains objets nous marquent pour toutes autres raisons, comme un chapeau orné d’une tête d’oiseau décapitée et de son unique aile agencée pour former un angle étrange et peu naturel. Ce chapeau est en réalité très intéressant et pertinent dans ce qu’il dit de l’évolution de nos sensibilités.
Regard personnel
- Qu’est-ce qui te plaît le plus dans cette activité ?
Ce qui me plaît le plus, c’est l’aspect de la recherche : rien ne m’enchante plus que le moment où l’on trouve la réponse après de longues recherches. La quête peut aussi bien porter sur la provenance d’un bien, que sur l’identification de l’objet ou encore sur le propriétaire ou son utilisation. Il y a aussi le plaisir de travailler sur des objets qui sont magnifiques tant dans leur aspect physique que dans le savoir-faire qu’il y a derrière leur conception.